ENQUÊTE

Après avoir tout raflé lors des Pégases 2020, Asobo a de nouveau brillé lors de la deuxième édition de cette cérémonie qui récompense la crème des jeux vidéo français. Le studio bordelais a remporté le trophée du Meilleur jeu de l’année pour Microsoft Flight Simulator, simulation d’aviation ultra réaliste. Le fruit d’un travail de plusieurs années et le symbole de la reconnaissance du savoir-faire français puisque Microsoft a sélectionné Asobo pour faire revivre son célèbre jeu. De fait, l’industrie tricolore du jeu vidéo est vivace et ses talents reconnus à l’international.

Il y a Ubisoft… et les autres

Petit rappel : le jeu vidéo est le plus gros marché culturel dans le monde, avec 130 milliards d’euros générés en 2020. C’est plus que le cinéma et la musique réunis ! En France, le chiffre d’affaires du secteur se monte à 5 milliards d’euros en prenant en compte les jeux vendus, les consoles achetées et les abonnements à divers services. Nous sommes un pays historique du jeu vidéo avec un porte-étendard : Ubisoft, avec ses 40 studios et ses 19.000 employés répartis dans une trentaine de pays. Un champion qui qui rivalise avec les géants japonais et américains.

Mais Ubisoft est un peu l’arbre qui cache la forêt. En France, le secteur du jeu vidéo est éparpillé sur plus de 1.300 entreprises dont 650 studios de développement. Et ce sont en grande majorité des petites structures, avec 27 employés en moyenne. On estime à 15.000 emplois directs (25.000 en comptant les emplois indirects), l’apport de l’industrie à l’économie française. Un tiers des travailleurs exerce un métier technique (programmeur, développeur) et un tiers verse dans l’artistique (design, graphisme, 3D). Le reste se répartit entre le management, l’édition et le support. Trois emplois sur quatre sont des CDI. Seul point noir au tableau : il y a seulement 14% de femmes dans les studios.

Un jeu vidéo, c’est souvent plusieurs années de production

La production d’un jeu vidéo varie selon les formats. Un petit jeu pour smartphone peut être développé en quelques mois alors qu’une grosse production peut connaître une gestation beaucoup plus longue. “Créer un jeu, c’est long. Il nous a fallu quatre ans pour faire Haven, avec une équipe de 15 à 20 personnes”, explique Emeric Thoa, directeur artistique et cofondateur du studio montpelliérain The Game Bakers, dont le jeu a été récompensé aux Pégases. “Il y a d’abord un temps de conception, on fait des recherches graphiques, on imagine le gameplay, on fait de premiers prototypes… Ensuite, la production du jeu en elle-même nous a pris un an et demi.”

Et la sortie du jeu marque rarement la fin du travail au sein du studio. “Quand le jeu sort, on finit les différentes versions s’il y a des sorties décalées. Ensuite, on prend un peu de vacances pour s’en remettre, car la fin de production est éprouvante. Derrière, on continue de travailler sur le jeu qui vient de sortir, pour sortir du contenu additionnel ou corriger des bugs. En général, on assure un support pendant un à deux ans. En même temps, on commence les ébauches du prochain jeu et on bascule progressivement les équipes de l’un vers l’autre”, détaille Emeric Thoa.

Des jeux à 100.000 euros et des jeux à 30 millions d’euros

Et tout cela a un coût, là encore plus ou moins élevé selon le format. Deux jeux sur trois ont un budget de moins de 100.000 euros. Cela peut paraître peu mais c’est normal, car le chiffre est tiré vers le bas par les jeux pour smartphone, qui ne coûtent pas cher à produire. En revanche, pour les jeux sur console, ça grimpe vite. Par exemple, Haven a coûté trois millions d’euros. Et cela reste un jeu dit “indépendant”, l’équivalent d’un film d’auteur pour le cinéma. Les grosses productions françaises, elles, peuvent atteindre 20 ou 30 millions d’euros. Voire plus dans le cas d’Ubisoft et de son dernier jeu épique Assassin’s Creed Valhalla.

Contrairement aux États-Unis, en France, on devient très vite un “gros” studio. Dontnod, fondé à Paris, est ainsi l’une des structures les plus importantes en France avec 250 employés. “Les jeux que l’on crée coûtent entre 15 et 20 millions d’euros. Même pour nous, les aides sont vitales, notamment le Crédit d’impôt jeux vidéo, qui compte pour 30% des dépenses de production”, précise Oskar Guilbert, le patron du studio Dontnod, dont le jeu Tell Me Why a remporté deux Pégases mercredi soir. “C’est important de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. À notre niveau, c’est impératif pour pouvoir garder son indépendance.” 

Une “french touch” pas évidente à conserver

Ces investissements lourds sont rendus possibles grâce à l’internationalisation du marché du jeu vidéo. “Pour à peu près tous nos jeux, la France représente 5% de nos ventes”, affirme Oskar Guilbert. “C’est très important quand on crée des jeux vidéo de prendre en compte le fait qu’on va les partager avec le monde entier. Même si le scénario a été écrit en français, la version de base est en anglais.” Un regard tourné vers l’étranger que le studio peut se permettre, du haut de ses 250 employés.

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© Dontnod / Xbox Game Studios

Résultat, contrairement au cinéma ou à la musique, il n’y a plus forcément de “french touch” dans le jeu vidéo. “On s’est souvent écarté de cette patte française, si elle existe. On baigne dans une culture internationale”, reconnaît Oskar Guilbert. “Après, s’il fallait chercher une spécificité française, c’est peut-être la capacité à raconter des histoires qui touchent fortement les joueurs, avec des personnages très fouillés et de l’émotion.” Quoi qu’il en soit, la France reste un pays moteur du secteur avec plus de 1.000 jeux produits chaque année. Un savoir-faire reconnu aux Pégases donc mais aussi dans de prestigieuses cérémonies dans le monde entier.

Le jeu vidéo reste parfois très artisanal

Mais les Pégases ne doivent pas non plus occulter la situation plus contrastée des plus petits studios. “Dans ce genre de cérémonie, on récompense ceux qui ont déjà réussi. Si je suis là, c’est que je peux me le permettre mais beaucoup n’ont pas ces moyens-là. Le vrai jeu vidéo français se trouve dans les garages, dans les greniers, là où les gens galèrent vraiment à faire des choses avec leur passion et leurs tripes mais sans argent”, avait tenu à rappeler Laurent Victorino, patron du studio Monkeymoon, lors des Pégases 2020.

De fait, 61% des jeux sont auto-édités, c’est-à-dire produits et distribués par le même studio, sans appui financier d’un “gros” acteur. C’est le cas d’Unspottable, un jeu artisanal créé par trois amis passionnés. “Au début, c’était juste un truc qu’on faisait à côté de notre boulot. Des petits éditeurs nous ont contactés mais on avait peur de ne plus être propriétaires de notre propre jeu donc on a refusé”, explique à Europe 1 Maxime Granger. Les trois quarts des studios ont donc recours à l’autofinancement et 45% font appel à des aides régionales ou nationales. Mais parfois ça ne suffit pas : 38% des studios français sont en déficit.

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